Dimanche 1 mai 2011
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Pendant la présentation des résultats annuels 2010, Omar Tazi, PDG de Sothema, revient sur le différend l'opposant au laboratoire Novo Nordisk. Entretien.
Saloua Mansouri
Maintenant que la marché a été attribué à Novo Nordisk, qu'y a-t-il de nouveau à propos de votre différend?
Le marché a été attribué à Novo même si ce dernier a pratiqué du dumping préjudiciable pour la production locale de l'insuline. Le dossier n'a pas connu des développements significatifs. Nous
avons saisi tous les ministères concernés (Primature, Santé, Industrie et Commerce, Commerce Extérieur, Finances) ainsi que le Cabinet royal. Nos interlocuteurs nous ont affirmé être sensibilisés
à l'importance de préserver la production locale de l'insuline, mais aucune mesure pratique n'a été prise dans ce sens. Nous avions également saisi le conseil de la concurrence qui est en train
d'instruire le dossier. Nous attendons son avis.
Quels sont vos espoirs?
Ma réponse sera bien sûr qu'il faut préserver la fabrication locale de l'insuline car c'est un acquis pour notre pays depuis trente ans. Nous avons 3,5 millions de diabétiques dont plusieurs
milliers d'insulinodépendants. Dans le cas où Sothema arrêterait sa fabrication d'insuline, le Maroc perdrait son indépendance et serait assujetti aux conditions monopolistiques d'un seul
laboratoire qui, de surcroît, n'a engagé aucun investissement au Maroc. C'est pour éviter ce risque que je milite afin que cette fabrication puisse exister encore. Je ne voudrai pas que le Maroc
vive le même supplice que celui vécu en juillet 2010 par la Grèce quand Novo Nordisk a unilatéralement suspendu la livraison d'insuline e mettant en danger la vie de plusieurs milliers de
diabétiques. Le laboratoire avait ainsi répondu à la demande de baisse de prix demandée par le gouvernement grec sur ses achats de médicaments à tous les laboratoires, y compris pour l'insuline.
Tous les laboratoires ont accepté, sauf Novo qui, en plus, a arrêté ses livraisons pour faire pression sur la décision gouvernementale. Des pays voisins, comme l'Algérie ou l'Egypte, ont pris des
mesures pour sauvegarder leur modeste fabrication d'insuline qu'ils considèrent comme étant stratégique. En 2010, l'Algérie a suspendu toute importation d'insuline jusqu'à nouvel ordre, tandis
que l'Egypte a consacré les deux tiers de ses besoins aux fabricants locaux et un tiers aux importateurs.
Certains estiment que si Sothema a perdu le marché public du ministère de la Santé, c'est parce que ses offres n'étaient pas compétitives...
C'est normal que notre offre ne soit pas compétitive face à une soumission de Novo anormalement basse et défiant toute concurrence. Vous devez savoir que Novo Nordisk a soumissionné à l'appel
d'offres de 2009 à environ 28 DH. En 2010, et pour nous faire sortir du marché, il a proposé le prix de 19 DH, soit 45% de moins que son prix en 2009 et moins que notre prix de revient. De plus,
Novo a déclaré pratiquer des prix préférentiels sur les insulines qui correspondent à des réductions allant jusqu'à 80%. Ces tarifs sont considérés comme prix prédateurs en présence de fabricants
locaux comme Sothema car ils se basent sur des compensations réalisées entre marchés internationaux et entre segments d'un même marché (privé et public).
Justement, comment cela se passe-t-il sur le marché privé?
Novo Nordisk vend aux pharmacies marocaines à 196 DH ces mêmes insulines vendues au public à 19 DH. Pourquoi donc? Pourtant, il contrôle 80% du marché privé. Cet important écart entre public et
privé, ainsi que la pratique de prix préférentiels sont de nature à fausser le jeu normal de la concurrence. Et les aberrations de notre confrère se multiplient quand on sait que par exemple,
pour un appel d'offres lancé en 2008 par le gouvernement brésilien d'une valeur de 57 millions de dollars (soit 10 fois la valeur de l'appel d'offres lancé par le Maroc), Novo Nordisk a
soumissionné à un prix supérieur à 45 DH le flacon, soit environ trois fois le prix de soumission pour le marché marocain. Et il n'a pas remporté ledit marché car il n'était pas compétitif devant
Eli Lilly qui l'a remporté. Par ailleurs, c'est grâce à la fabrication locale de l'insuline assurée par Sothema que les prix ont connu d'importantes baisses en faveur du citoyen et du ministère
de la santé. entre 2000 et 2005, la moyenne des prix de soumission pour les appels d'offres publics a été d'environ 50 DH le flacon, et c'était toujours Novo qui remportait les marchés à raison
de 70%. Après 2005 et jusqu'à aujourd'hui, la moyenne des prix de soumission est descendue à seulement 24 DH le flacon, soit presque la moitié. Cette importante baisse est attribuée à la
fabrication en 2005 par Sothema de son insuline générique appelée Insulet. Juste après son lancement en 2005, elle a largement soumissionnée moins cher car elle bénéficiait de plus de flexibilité
en termes de fixation des prix. Même dans le marché privé, Insulet est aujourd'hui la moins chère puisqu'elle est vendue à seulement 85 DH, soit presque trois fois moins cher que e prix de
l'insuline commercialisée par Novo Nordisk. La baisse de prix de cette insuline a été décidée unilatéralement par Sothema en 2009 pour appuyer les efforts de Mme Yasmina Baddou dans son projet de
baisse des prix des médicaments.
Pourquoi n'êtes-vous pas aussi actif sur le secteur privé?
Même si nous commercialisons l'insuline la moins chère du marché, notre chiffre d'affaires reste très faible sur le marché privé. Pourtant, le ministère de la Santé souhaite encourager le
générique, notamment ceux des marques que nous achetons auprès de multinationales, comme c'est le cas pour Insulet. Sur le marché privé, les moyens de promotions marketing peuvent faire la
différence. Sothema n'a ni la taille ni les ambitions de Novo Nordisk!
Le marché de l'insuline (public notamment) est entre les mains de deux institutions, Laprophan et vous. Une situation de duopôle finalement?
Effectivement, c'est le cas! Sothema a toujours été favorable à ce qu'il y ait au moins deux opérateurs: un fabricant local et un importateur. Si un nouvel opérateur veut se lancer dans la
fabrication local de l'insuline, nous ne pouvons que l'encourager et lui souhaiter bonne chance car la présence d'un fabricant d'insuline autre que Sothema fera jouer des synergies positives qui
se répercuteront positivement sur le marché marocain. Mais jusqu'à aujourd'hui, aucun laboratoire marocain n'est parvenu à fabriquer localement de l'insuline. Et nous comprenons cela car il
s'agit d'une fabrication nécessitant une technologie pointue et un savoir-faire incontestable. vous savez, le nombre de fabricants d'insuline au niveau international est très réduit. Il y a
environ une dizaine de pays qui fabriquent de l'insuline, y compris le Maroc. Toutefois, si nous sommes favorable à la fabrication locale de l'insuline par d'autres opérateurs marocains ou
étrangers, nous sommes contre les dérogations d'importation accordées à des laboratoires autres que Laprophan. Celui-ci est un importateur légitime car il a obtenu son AMM à l'importation avant
Sothema.
Quels coûts supportez-vous après la perte du marché du ministère de la Santé?
L'impact est lourd en termes de pertes supportées qui s'élèvent à environ 500.000 DH mensuellement. Nous avons 50 employés hautement qualifiés qui travaillent dans nos blocs stériles. Même s'ils
sont actuellement sans véritable activité, nous devons les maintenir dans leurs postes. En plus, pour fabriquer l'insuline, il nous faut un bloc stérile qui doit être maintenu 24/24 h, même en
dehors des campagnes de production. Et cela produit des charges. En revanche, en termes de chiffre d'affaires, nous n'avons subi aucun impact car les ventes de l'insuline ne représentent
qu'environ 5% des ventes globales. Malgré la perte de ce marché, Sothema a enregistré une croissance de 12%, meilleure que le secteur pharmaceutique qui n'a crû que de 1%. Cela démontre que notre
but dans cette affaire d'insuline ne se limite pas à préserver un chiffre d'affaires que l'on peut très bien compenser par la panoplie de produits en lancement , mais de préserver une fabrication
stratégique qui doit susciter l'intérêt national.